Distinguez prévision, tendance et promesse

Une projection d'emploi est un scénario. Elle repose sur des hypothèses démographiques, technologiques et budgétaires, et elle change à chaque édition. Trois sources reviennent souvent dans le débat public, et elles ne mesurent pas la même chose.

Le Cedefop, agence de l'Union européenne consacrée à la formation professionnelle, modélise l'emploi par profession jusqu'en 2035. Le Forum économique mondial (WEF) interroge des employeurs sur ce qu'ils anticipent d'ici 2030. Le Bureau of Labor Statistics (BLS) américain projette, sur dix ans, la variation des effectifs de chaque profession.

Un modèle économique, un sondage d'employeurs et une projection statistique ne se comparent donc pas terme à terme. Lire un pourcentage sans savoir qui l'a produit conduit à des conclusions fragiles. Aucun de ces chiffres ne garantit un poste à un diplômé précis, et aucun ne tient compte d'un parcours individuel.

Lisez le signal européen : environ +23 % d'ici 2035

Dans sa mise à jour de 2023 sur les chercheurs et les ingénieurs, le Cedefop projette une hausse d'environ 23 % de l'emploi de ce groupe entre 2022 et 2035. Ce groupe représentait près de 4 % de l'emploi total dans l'Union européenne en 2021. L'agence précise que la croissance varie selon les pays.

Ce chiffre se lit à côté d'un autre. Les projections générales du Cedefop pour 2035 annoncent une croissance annuelle de l'emploi très faible dans l'ensemble de l'Union, de l'ordre de 0,4 %. Les ingénieurs progressent donc nettement plus vite que la moyenne.

La transition énergétique pèse sur la répartition. Le Cedefop prévoit des baisses d'emploi dans l'extraction du charbon et la fabrication de carburants, et des hausses dans les métiers liés à l'électricité.

Une réserve s'impose : la catégorie « chercheurs et ingénieurs » correspond aux professions scientifiques et d'ingénierie au sens large. Elle ne se limite pas aux seuls ingénieurs diplômés.

Repérez les rôles d'ingénierie cités par le Forum économique mondial

L'édition 2025 du rapport Future of Jobs repose sur les réponses de plus de 1 000 employeurs, qui représentent plus de 14 millions de travailleurs dans 55 économies. Les trois rôles à plus forte croissance en pourcentage sont les spécialistes des mégadonnées, les ingénieurs en technologies financières et les spécialistes de l'intelligence artificielle et de l'apprentissage automatique.

Les ingénieurs en énergies renouvelables, les ingénieurs de l'environnement et les spécialistes des véhicules électriques et autonomes figurent aussi parmi les quinze rôles qui progressent le plus vite. Le rapport anticipe 170 millions d'emplois créés et 92 millions supprimés d'ici 2030, soit un gain net de 78 millions.

Deux nuances comptent. D'abord, un pourcentage élevé peut partir d'un petit effectif : il décrit une vitesse, pas un volume. Ensuite, en nombre absolu, les créations d'emplois les plus importantes concernent surtout des métiers de première ligne et de soins, selon le résumé du rapport. L'ingénierie y occupe une place plus modeste en volume qu'en rythme.

Le rapport signale aussi que la protection de l'environnement entre, pour la première fois, dans la liste des dix compétences qui progressent le plus vite. Cette mention reflète les réponses des employeurs, et elle ne dit pas dans quels pays ni dans quels secteurs ces compétences seront le plus demandées.

Comparez avec les projections américaines

Le BLS publie des projections par profession. Un tableau reproduit en 2026 par la Society of Women Engineers, pour la période 2024-2034, donne des ordres de grandeur utiles. Le génie industriel figure parmi les professions d'ingénierie à plus forte croissance, avec 11 % sur dix ans. Le génie nucléaire recule de 1,1 % sur la même période.

Le même tableau compare les salaires annuels médians, en dollars américains : 106 070 $ pour les professions d'ingénierie, 105 990 $ pour les professions informatiques et 70 070 $ pour les technologues et techniciens en ingénierie.

Ces chiffres décrivent le marché américain, pas le marché canadien ou européen. Ils servent de point de comparaison, non de prévision pour un autre pays. Ils rappellent aussi que « l'ingénierie » regroupe des dynamiques opposées : certaines spécialités croissent, d'autres stagnent ou reculent.

Séparez ingénieurs, technologues et techniciens

Beaucoup de projections mélangent plusieurs niveaux de formation. En Ontario, l'association OACETT, qui représente les technologues et techniciens en génie, a présenté en novembre 2025 une analyse du marché du travail. Entre 2015 et 2024, l'emploi dans les professions qu'elle soutient a progressé de 20,1 %. Quatre professions expliquent environ 55 % de cette croissance : le génie mécanique, l'électricité et l'électronique, le dessin technique et le génie civil.

L'analyse projette aussi une demande supérieure à celle de l'ensemble de l'économie ontarienne. Les technologues et techniciens en électricité et en électronique affichent la plus forte hausse en nombre d'emplois, correspondant à une progression de 24,2 % entre 2025 et 2045.

Ces chiffres concernent une province et des métiers souvent enseignés au collège plutôt qu'à l'université. Au Canada, le titre d'ingénieur est réglementé, alors que les technologues suivent une autre voie de certification. Comparer les salaires ou la demande sans identifier le bon groupe de professions fausse le portrait.

Regardez aussi ce qui recule

Un portrait honnête inclut les déclins. Le rapport du WEF prévoit que les employés de bureau et les secrétaires subiront la plus forte baisse en nombre absolu d'emplois. Les opérateurs de saisie de données, les commis des services postaux et les secrétaires de direction figurent parmi les rôles qui reculent le plus vite en pourcentage.

Du côté de l'ingénierie, les signaux de recul sont plus localisés. Le Cedefop annonce la plus forte baisse annuelle d'emplois dans l'extraction du charbon d'ici 2035, et le BLS projette une légère baisse pour le génie nucléaire aux États-Unis. Ces cas montrent qu'un même domaine peut croître dans une région et décliner dans une autre, selon les politiques énergétiques et les investissements publics.

Lire seulement la liste des métiers en hausse donne une image biaisée. Les mêmes sources signalent que les compétences changent à l'intérieur d'un même métier, notamment sous l'effet de l'automatisation.

Résumez les signaux dans un tableau

Le tableau suivant regroupe les signaux cités plus haut. Il ne classe pas les domaines : les organismes n'utilisent ni les mêmes méthodes ni les mêmes périmètres, et leurs chiffres ne s'additionnent pas.

Domaine Signal publié Organisme, année
IA, données, logiciel Parmi les rôles à plus forte croissance en pourcentage d'ici 2030 WEF, 2025
Énergies renouvelables Parmi les 15 rôles à plus forte croissance WEF, 2025
Génie de l'environnement Parmi les 15 rôles à plus forte croissance WEF, 2025
Véhicules électriques et autonomes Parmi les 15 rôles à plus forte croissance WEF, 2025
Génie industriel (États-Unis) +11 % sur dix ans BLS, projections 2024-2034
Génie nucléaire (États-Unis) −1,1 % sur dix ans BLS, projections 2024-2034
Électricité (Union européenne) Emplois en hausse Cedefop, projections 2035
Charbon et carburants (Union européenne) Parmi les plus fortes baisses Cedefop, projections 2035

Gardez trois limites en tête

Les projections aident à situer des tendances, mais elles ont des limites constantes :

  • Les marchés sont locaux. Un pays peut manquer d'ingénieurs civils et en compter trop en informatique.
  • Un pourcentage de croissance dépend de l'effectif de départ, et les spécialités récentes partent de peu.
  • Un diplôme n'ouvre pas toujours l'exercice : dans plusieurs pays, le titre d'ingénieur suppose un programme accrédité, des examens et une expérience supervisée.

Les mises à jour annuelles des organismes cités corrigent régulièrement les chiffres. Le plus sûr consiste à vérifier la date de chaque projection et à consulter l'édition la plus récente.

Un dernier point : aucune de ces sources ne mesure l'adéquation entre un programme précis et un poste précis. Pour cela, les sites des programmes, les ordres professionnels et les statistiques nationales de placement apportent des informations plus proches du terrain.

Et au Canada ?

Au Canada, le titre d'ingénieur est réglementé par les provinces. Les programmes de génie sont évalués par le Bureau canadien d'agrément des programmes de génie, rattaché à Ingénieurs Canada, et le permis d'exercice est délivré par l'ordre provincial, par exemple l'Ordre des ingénieurs du Québec ou Professional Engineers Ontario.

Plusieurs programmes intègrent des stages rémunérés en alternance, ce qui alimente les comparaisons salariales présentées plus haut. Les projections par profession pour le pays sont publiées séparément par les organismes fédéraux ; elles ne se confondent pas avec les chiffres européens ou américains de cet article.

Pour explorer des filières citées ici, StudyCanada propose notamment le programme de génie logiciel de l'Université de Waterloo, le programme de génie de l'environnement (Environmental Engineering) de la même université et le programme de génie minier de l'Université McGill. Les conditions d'admission des étudiants internationaux se lisent dans la page de chaque programme.